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le Chemin

rappel : avant toute utilisation d'extraits ou d'illustrations de ces pages, vous devez en demander l'autorisation à leur auteur.

 

Le village du Poiré appelé "le Chemin" n’a jamais été un gros village, sa population ayant au fil des recensements oscillé autour de 20 habitants : elle était de 23 habitants occupant 4 maisons en 1836, puis 30 habitants en 1872, 22 habitants en 1911, 29 habitants en 1946, 18 habitants en 1975... pour être de 14 habitants occupant 5 maisons en 20261.

Quant à l’ancienneté du village on en ignorait tout, jusqu’à ce qu’autour de 1980 un de ses agriculteurs entreprenne la création d’une salle de traite. Lors de la réalisation des travaux, le sol s’effondra en un endroit révélant la présence d’un souterrain, ce qui pourrait donner au village des origines qui, a priori, remonteraient à l’époque médiévale.

Chemin_2014-1836_MenV-1000

Le village du "Chemin" le 3 septembre 2014 (environ: 240 x 210 m),
et sur le plan cadastral de 1836.
  

A la fin du XVIIIe siècle au "Chemin" vivait le sabotier Charles Grondin qui, en novembre 1794 déclara "lui être dû la somme de dix neuf livres pour dix-neuf journées par lui employées à faire des sabots pour la troupe de laquelle somme le conseil lui a délivre ce jour un bon"2. Les sabotiers - entre autres - ne faisaient pas partie des nouveaux privilégiés arrivés alors au pouvoir.

Cependant, au moins depuis cette époque et jusque dans le premier quart du XXe siècle, c'est la famille d'André Favroul qui fut la plus présente sur le village. De juillet 1793 à mars 1795 les contributions de celui-ci en froment, sel, foin, vin, s'élevèrent à 307 livres et 16 sous2. Il était né en 1767, fils de Jean né en 1748 et petit-fils de François. Il eut à sa suite au "Chemin" : son fils André né en 1793, puis Auguste né en 1823, puis Bénoni et Célestin nés en 1854 et en 1856 qui n’eurent pas de descendance. En 1836 André Favroul était dit "laboureur" et possédait 47,73 ha. Ses successeurs au "Chemin" s’y disaient aussi "propriétaire" et parfois "meunier".
C’est Auguste Faveroul qui vers la fin des années 1880 fit ériger le calvaire du "Chemin".

Chemin-2025_MenV-800

Le 4 juillet 2025 au "Chemin" :
- l'ancienne maison des meuniers Morilleau, au même prénom usuel de père en fils et en petit-fils,
avec les croix de ses tirants d’ancrage, et qui avait abrité la famille de Jacob Bitran ;
- le calvaire voisin (hauteur 5 m) qui faisait face à l’ancienne maison des Favroul
avec son inscription :
"Cette croix a été élevée par Ate Favroul et sa famille
à la mémoire de Delphine Chateigner leur épouse et mère"3.

La seconde famille à avoir été très présente au fil des ans au "Chemin", fut celle des Morilleau, dont le chef de famille était de père en fils appelé usuellement "Henri" quel que soit son prénom à l’état civil. Sortie de "la Turquoisière" au début du XIXe siècle, ils vinrent s’y établir, et exercèrent génération après génération le métier de meunier, dans la suite de ses ancêtres et de ses voisins de son village natal. En 1836, Henri Morilleau habitant au "Chemin", était propriétaire, d’une part, du moulin à eau "le Ragoiller" aux origines immémoriales, et, d’autre part, de deux des moulins à vent plus proches "de la Cordinière" : "le moulin rouge" et un de ceux dits "le moulin neuf". A cette même date de 1836, il possédait aussi dans les 29 ha de terres autour du "Chemin".
Ses successeurs poursuivirent leurs activités de meunier tout au long de leur vie active, et le dernier "Henri" Morilleau du "Chemin" y mourut le 2 janvier 1954, à l’âge de 84 ans sous son nom officiel de Morilleau "Jean-Baptiste".
 

Chemin_1840-1950-2025_MenV-1000

Le voisinage du "Chemin" vers 1840, vers 1950, en 2025,
avec les moulins où se sont activés les Henri Morilleau, père, fils et petit-fils.
(environ : 1750 x 1250 m)

 

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Le court séjour de Jacob Bitran au "Chemin"

Dans la première moitié des années 1930, Armand Bernard (1896-1987), arrivant de "l’Orbreteau", vint habiter la maison se trouvant au dos du calvaire du "Chemin". C’est là que grandirent ou naquirent ses six enfants. Soixante-quinze ans plus tard plusieurs de ceux-ci évoquant avec un brin de nostalgie leurs années d’enfance, se souvenait de Jacob Bitran qui, à la fin des années 1930 séjourna avec sa famille dans la maison en face de la leur. Ils se souvenaient plus spécialement des talents de violonistes de ses sœurs, et de la moto que Jacob utilisait pour aller à la Roche où il avait son travail.
Puis peu après, la famille Bitran quitta "le Chemin", et jamais les enfants Bernard n’en surent plus sur ce qu’étaient ses origines, sur ce qui l’avait amenée à venir dans leur village, et sur ce qu’elle était devenue par la suite4. Ce n’est qu’en 2026 qu’une enquête permit de connaître ce qu’avait été son histoire et plus particulièrement celle de Jacob Bitran.

Celui-ci était né en 1907 à Smyrne, dans l’Empire ottoman et en 1924 il était venu en France, à Paris, où il se maria en 1927 avec Adèle Bercoff. Ils y eurent un garçon, Maurice (1929-2016), avant de venir s’installer peu après 1931 en Vendée, à la Roche-sur-Yon. Il y exerça le métier de marchand forain en confection bonneterie. Et c’est là que naquit sa fille Monique (1936-2025).

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Jacob Bitran et sa famille dont ses sœurs en 1937.
De gauche à droite : Rosa, Sara, Jacob et Adèle son épouse (en noir), et Diamante ;
avec devant : sa mère Zimbul, sa fille Monique et son fils Maurice.
(© Alain Toullier).

A la fin de ces années 1930, il reçut sa mère et ses trois sœurs venues de sa Turquie natale, et tous vinrent un temps séjourner au "Chemin", dans une maison qui lui fut louée par Armand Bernard, jusqu’à ce qu’elles repartent en 1939 à Izmir.

La guerre et l’occupation mirent en difficulté les activités professionnelles de Jacob, et fin novembre 1941 il fut accusé de pratiquer le marché noir, ainsi que le rapporte le journal sablais, "La Vendée républicaine", soulignant :

"...l’activité commerciale de Bitran Jacob, forain israélite, demeurant 14 rue d’Alsace en la même ville. Or on sait que cette activité commerciale est interdite aux juifs [...]"5.

Arrêté le 16 décembre, il fut incarcéré à Poitiers puis relâché le 20 mars 1942.

Cependant, moins de deux ans plus tard, il fut de nouveau arrêté dans la nuit du 30 au 31 janvier 1944 lors de la rafle qui eut lieu sur l’ensemble du département. Envoyé à Poitiers, transféré à Drancy, il fut expédié le 10 février à Auschwitz par le convoi n°68. Durant les mois suivants, il fut envoyé dans un camp annexe à une trentaine de kilomètres près de Libiąż, pour extraire le charbon de la mine "Janina". Quand les gendarmes l’avaient arrêté, ils lui avaient demandé si ses enfants étaient juifs, et il leur avait répondu que non, leur présentant leurs certificats de baptême ce qui leur sauva la vie.

Il avait 37 ans quand début novembre 1944 il mourut, ainsi que le rapporta Moïse Akriche, déporté avec lui à Auschwitz et qui fut le seul de ceux arrêtés à la Roche à en revenir6.

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 Le nom de Jacob Bitran sur le Monument aux morts de la Roche-sur-Yon7.

D’autres familles juives furent hébergées au Poiré de 1940 jusqu’en 1945 : ainsi à "la Pampinière", au "Cerny"... 

Les sœurs et la mère de Jacob Bitran, reparties en Turquie, habitaient toujours à Smyrne / Izmir en 19508.


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Claude Bernard, un créatif discret 

Claude Bernard est né au "Chemin" en 1936 et y vécut toute sa vie pour mourir en 2025. Il était le 4e des 6 enfants d’Armand Bernard auquel il succéda dans les années 1960 à la tête de sa ferme. En 1970 il exploitait 15,2 ha dont 5,2 en faire valoir direct ; il y élevait alors 13 bovins et 30 pigeons, et y cultivait 6,5 ha en haricots, auxquels s’ajoutaient quelques rangs de vigne.9

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Claude Bernard et sa maison Vers 2020.

Claude Bernard, inventif et adroit, s’était fabriqué une arracheuse de haricots. Quand il dut quitter l’agriculture il travailla dans une fonderie puis dans une entreprise travaillant le métal. Et avant même qu’il eût pris sa retraite, maniant la meuleuse et le poste à souder, il imagina des sculptures à partir de ferrailles de récupération. Elles peuplèrent jusqu’en 2026 son ancien jardin et les terrains environnants, faisant de lui une sorte d’artiste local.10

 

Ci-dessous, avant 2025, devant et aux alentours de sa maison,
quelques-unes des
"œuvres" de Claude Bernard (© J.-M. Achambaud)...

 

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Agriculture et développement durable

En 1970 au "Chemin", Lucien Grelier (1933-2001) exploitait 43,46 ha en fermage (une surface à peu près équivalente à celle qu’y possédait André Favroul en 1836). Les fermes avaient alors un aspect encore "familial" qui, tel qu’il était, avait totalement disparu moins de 50 ans plus tard, et pour se maintenir, les exploitations qui existaient toujours en 2026 ont dû passer, soit par l’intensification et l’hors-sol, soit par l’extension de leur surface, soit par la recherche de solutions nouvelles. C’est un mélange de ces trois options qu’a connu celle du "Chemin".

Au cours de ces cinq décennies elle s’agrandit par la reprise, en tout ou en partie, de celles de "la Robretière", de "la Cordinière" et du "Meslier". En 1991 une retenue collinaire fut créée dans le creux séparant "le Chemin" de "la Robretière", permettant l’irrigation des terres. En 2004, le site fut déplacé à 300 mètres au sud du village, afin d’organiser plus rationnellement la gestion de l’exploitation. Puis en 2015 celle-ci s’associa avec le GAEC de "Montorgueil" pour créer le GAEC "Monchemin", tout en conservant les deux sites d’exploitation. En 2019 sur ses deux sites, l’ensemble du Gaec exploitait dans les 330 ha dont 100 ha irrigables, élevait 180 vaches laitières produisant 1,8 millions de litres de lait par an près du "Chemin" (soit une moyenne de 27 litres par jour et par vache), ainsi que 65 génisses sur le site de "Montorgueil". Il réunissait alors 5 associés et 2 salariés.11

Initiée en 2014, une unité de méthanisation y a été mise en service en 2018, valorisant les effluents et matières organiques de l’exploitation. Introduits dans un "digesteur" ils fournissent du méthane alimentant un moteur produisant, de l’électricité envoyée dans le réseau électrique général, et de la chaleur utilisée pour le séchage du foin ou du maïs et pour le chauffage des locaux, dont la "nurserie" des veaux. La matière restante, le "digestat", est utilisée dans les champs comme fertilisant.12 Une création qui a eu lieu en même temps qu’ont évolué les modes culturaux et de gestion de l’exploitation.
 

Chemin-Monchemin-2025_MenV-1000

Le 19 juin 2025, le site du GAEC "Monchemin" près du village du "Chemin"
(son autre site se trouvant à
"Montorgueil"),
avec la localisation des moulins voisins et disparus de la Cordinière13.
(environ 730 x 370 m)

La réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires est allée de pair avec la simplification des techniques culturales. Les fongicides et insecticides ont quasiment disparu, la gestion du désherbage restant plus difficile. Le souci de la conservation des sols est passé par l’introduction de prairies dans la rotation des cultures, et de couverts végétaux après récoltes. Pour les céréales (blé, orge, maïs) cela est passé par l’utilisation de semences fermières mélangée avec des variétés résistantes aux maladies, de même pour la composition des couverts et des prairies temporaires. A cela s’ajoutent de nouvelles techniques de semis et de travail du sol.14

Le troupeau de l’exploitation est à la base composé de vaches laitières de race Holstein, localisées sur le site du "Chemin", avec des réalisations automatisant son entretien et la traite. Les génisses sont des croisées de celles-ci avec du Charolais, après des essais originaux avec du Hereford et du Angus.

Les choix du Gaec étant guidés par le souci de s’assurer un maximum d’autonomie dans le but, de résister aux difficultés que connait son secteur d'activité, dans celui d’assurer un niveau de vie correct à ses membres, de réduire la pénibilité de leur travail, et d’aboutir à un développement agricole aussi "durable" que possible.14
 

Chemin-Monchemin-2026_MenV-1000

Le site du "Gaec Monchemin" au village du "Chemin",
avec le bâtiment abritant ses vaches laitières,
les cuves de son unité de méthanisation,
quelques-uns de ses croisements charolais / holstein,
le 14 septembre 2026 ;
et le 12 mai 2022 sa retenue collinaire avec ses villages voisins.

 

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Sources et notes

1 Recensements de la population et enquête (Arch dép. de la Vendée : 6 M 282-282-283 et 497 W).

2 Cf. le Cahier des réquisitions de l’armée catholique et royale dans la paroisse du Poiré (Méd. mun. de la Roche-sur-Yon : ms 019), réquisitions 10, 253 et 305. C’est une soixantaine de paires de sabots qu’a pu confectionner Charles Grondin en 19 journées de travail. Il ne fut pas le seul sabotier sollicité de 1793 à 1795 sur le Poiré d’alors, ainsi Jacques Fillâtre et Jean Rézeau du bourg, ou Jacques Maquaire.

3 Mais sur tous les recensements de la population du "Chemin", cette "Delphine" Chateigner est prénommée "Adèle".

4 Entretiens dans les années 2010 avec Armande (1927-2023) et Abel (1933-2022) Bernard, les aînés des enfants de leur voisin et hébergeur au "Chemin".

5 "La Vendée républicaine", n°3004 du 27 novembre 1941, page 2. Ce journal aux orientations politiques bien affirmées dès sa création en 1886, fut obligée de cesser sa parution à la libération.

6 Témoignages plus tard de sa fille, Monique, alors très jeune ; et de Moïse Akriche, recueilli par Joseph Bonnenfant, dans le journal Ouest-France n° 269 du 26 juin 1945, p. 2. A la Roche-sur-Yon la rafle du 31 janvier 1944 aboutit à l’arrestation de 28 personnes, 26 d'entre elles furent déportées à Auschwitz, et 1 en revint. On peut trouver les noms des 71 juifs arrêtés en Vendée entre 1942 et 1944, dont à la Roche-sur-Yon, dans "les Juifs en Vendée" de Christophe Dubois (2025), aux pages 262 à 265.

7 En 2026, les noms gravés sur sur le monument aux morts de la Roche-sur-Yon lors de la Seconde Guerre mondiale étaient ceux de : 65 "combattants" ; 46 "déportés, fusillés, internés" ; 19 "déportés du travail" ; soit au total 130 noms. On trouve la liste des 71 juifs arrêtés en Vendée entre 1942 et 1944, dont à la Roche-sur-Yon, dans "Juifs de Vendée" (p. 262-265) de Christophe Dubois. 

8 Informations complétées par des rencontres et entretiens en 2026 avec les petits-fils de Jacob Bitran, descendants de son fils Maurice et de sa fille Monique. Pour son existence à la Roche-sur-Yon, voir aussi dans les Archives départementales de la Vendée, les cotes : 20 W 662, 20 W 691et 2067 W 1-8, entre autres.

9 Cf. le recensement général de l'agriculture de 1970 qui indiquait qu'à cette date, 284 personnes exploitaient plus de 5 ha au Poiré, la structure en Gaec étant alors encore rare. En 2020, le nouveau recensement général de l’agriculture y comptait 53 exploitations, dont 18 en Gaec.

10 D’autres que Claude Bernard au Poiré ont eu des "activités artistiques", donnant même lieu à des expositions. Ainsi pour les mosaïques et les sculptures en lierre d’Auguste Bourmaud, de "la Rételière", ou encore pour les sculptures en bois de Roger Cornu, sorti de "la Pampinière" (Ouest-France du 17 février 2014 et du 11 avril 2023). 

11 Entretiens en 2022 et en 2026 avec les créateurs du "Gaec Monchemin". 

12 En Vendée, les premières unités de méthanisation ont été mises en service en 2008. Selon l’Association d'Initiatives Locales pour l'Énergie et l'Environnement (AILE), on en comptait 43 en 2026, parmi lesquelles 34 agricoles dont au Poiré celles du "Chemin" et de "la Loge".

13 En 1766, la carte de de Cassini n’y relève que trois moulins à vent, les deux dits "le Moulin neuf" ainsi que "le Moulin rouge" ayant pu n’être élevés qu’ensuite. Ces moulins de la Cordinière ont été démolis l'un après l'autre entre 1865 et 1926.

14 Voir les différents articles portant sur le "Gaec Monchemin" parus depuis 2016 sur les sites de presse professionnelle agricole : "Réussir.fr", "Pleinchamp.com", "Web-agri.fr"... ou aussi dans "Ouest-France" ; et même dans le "Poirémag" d’avril 2024 (p. 16)... 

 

 

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