Notice sur la paroisse de Chavagnes (Arthur de La Villegille, 1842)
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NOTICE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE
SUR LA PAROISSE DE CHAVAGNES-EN-PAILLERS
par M. A. de la Villegille
(Société des Antiquaires de l'Ouest, 4e trimestre 1842, p. 281 à 312)
On admet généralement qu'un assez grand nombre de localités sont complètement sans intérêt sous le rapport archéologique, et ne méritent en aucune façon de fixer l'attention des antiquaires. Sans doute il est des contrées plus favorisées que d'autres, et qui, soit en raison de leur importance passée, soit par l'effet de certaines circonstances conservatrices, fournissent une récolte plus abondante à ceux qui entreprennent de les explorer. Mais, à moins que le pays n'ait été autrefois totalement inhabité, les générations qui l'ont successivement occupé doivent nécessairement y avoir laissé quelques traces de leur passage. L'indication et la description de ces débris, tout minimes qu'ils puissent être, offriront donc toujours un intérêt réel, et le comité des arts établi près du ministère de l'instruction publique le reconnaissait également lorsqu'il adressait le questionnaire à ses correspondants. Il serait à désirer par conséquent que chaque commune, en quelque sorte, eût son histoire et sa statistique monumentale, rédigées par un habitant, ou bien par quelqu'un ayant fait un assez long séjour dans l'endroit pour avoir été à même d'étudier les vestiges d'antiquités qui gisent sur le sol, de recueillir les usages, les traditions locales, etc. C'est au second de ces titres que j'entreprends un travail du genre de celui dont je viens de parler, sur une commune du département de la Vendée, la commune de Chavagnes, où j'ai résidé un certain nombre d'années. Le notaire qui y est élabli, M. Gourraud, dont la famille habite Chavagnes depuis plusieurs siècles, a bien voulu d'ailleurs venir en aide à mes souvenirs. Il s'est beaucoup occupé lui-même de recherches sur le Bas-Poitou, et son obligeance m'a été d'un grand secours.
La commune de Chavagnes ou Chavaignes-en-Paillé fait partie du canton de Saint-Fulgent et de l'arrondissement de Bourbon-Vendée. Son étendue est d'environ quatre mille hectares, et sa population de plus de deux mille habitants. Le bourg est situé dans une jolie position, sur la croupe d'une colline à moitié enveloppée par la rivière de la Petite-Maine. Après la guerre de la Vendée, le séminaire du diocèse de la Rochelle y fut établi ; les bâtiments qu'on avait élevés à cette époque sont maintenant occupés par une école ecclésiastique ou petit séminaire dépendant de l'évêché de Luçon. Il existe également dans le même bourg un couvent de religieuses, fondé il y a une quarantaine d'années. Ces religieuses, dites Ursulines de Jésus, sont aujourd'hui très nombreuses, et ont formé beaucoup d'établissements secondaires ; mais leur maison de Chavagnes est restée le chef d'ordre.
Avant la conquête des Gaules par les Romains, le territoire de la paroisse de Chavagnes devait faire partie du pays des Anagnutes, Agnutes ou Agnotes, l'un de ces trois petits peuples cités par Pline comme étant limitrophes des Pictones. Ce peuple, suivant M. de la Fontenelle de Vaudoré, habitait près de l'embouchure de la Loire, entre le fleuve et l'Océan, et s'étendait le long de la Sèvre nantaise jusqu'aux environs de Fontenay-le-Comte[1].
Sous la domination romaine, ce même territoire de Chavagnes dépendait sans doute de Durinum, qui n'en était distant que de 4 à 5 kilomètres. Durinum ou Durivum, aujourd'hui Saint-Georges-de-Montaigu, est généralement considéré comme ayant été une mansio intermédiaire entre Segora et Portus-Namnetum[2]. Les traces de l'ancienne voie qui passait en cet endroit, et la distance où il se trouve des deux stations précédentes, prouvent qu'il existe une omission à son égard sur la Table théodosienne. D'un autre côté, les vestiges de constructions que l'on rencontre, et qui couvrent une étendue de terrain considérable, les médailles, les débris de vases antiques, d'urnes, d'amphores, d'armes, etc., que les fouilles ont fait découvrir à diverses reprises. témoignent de l'importance de cette ville. Nous verrons plus loin que des villa s'étaient élevées dans le voisinage de la cité romaine.
Au moyen-âge, Chavagnes se trouvait compris dans la baronnie de Montaigu, dont les seigneurs de Belleville étaient possesseurs. Mais lorsque Louis XI acheta cette baronnie, la paroisse de Chavagnes fut du nombre de celles dont le seigneur de Belleville se réserva la possession. Voici en effet ce qu'on lit dans l'acte de vente qui fut passé à Sablé, le 4e jour d'août 1473. Il est dit que : "Noble et puissante dame Marguerite de Cullant[3], femme espouse de D noble et puissant seigneur monseigneur messire Loys de Belleville, etc., agissant au nom et comme autorisée de son mari," réserve expressément pour celui-ci de la terre et seigneurie de Montaigu :
"Les peroisses des Brousilz avecque la forest du Gralac, Chavaignes, la Couppe Chenière, la Boissière et les enclaves de Sainct-Denis et de Sainct-Fulgent, et tous les drois, prouffis, rentes et devoirs deubz esd. peroisses, à lad. seigneurie de Montagu. Et en oultre les hommages de Beaurepaire que doit le seigneur de Tiffauges, les hommages de la Barretière, de Bazoges, de Sainct-Fulgent, que doit le seigneur de la Jarrie ; l'hommage du fief des Essars, que souloient faire les conte et contesse de Ponthièvre ; les hommages de la Tavernerie et de la Martelière[4], que doit le seigneur de Passeavant ; l'omage de Rochetervière, les hommages de Painfault et de Planteys, que doit le seigneur de la Guionnière ; l'omage de la Sécherie que doit François Louer ; l'omage du Noirlieu, et le guet dudict lieu, avecques les drois, prérogatives et noblesses dépendans desdicts hommages, fors et réservé au roi nostre sire ceulx qui sont en la ville de Montagu, et au dedans des fossés dudict lieu. Et par cest article est la déclaracion et denotacion faicte pour la partie du dict seigneur de Belleville, des peroisses et hommages qu'il avoit à retenir en son choix en ladicte seigneurie de Montagu ; pour récompense desquels hommages, etc………. Lesquelles peroisses et hommages le seigneur de Belleville tendra du roi nostre sire à foy et à hommage lige, etc………. Lesquelz hommages et subietz habitans esd. peroisses, et lesd. hommes de foy dessus déclairez, le roy nostre sire demeure tenu à les contraindre à faire les hommages et obéissances féodaulx et seigneuriaulx, et paier les devoirs annuelz audict seigneur de Belleville et à ses, successeors audict lieu de Belleville[5]."
Pour procéder avec ordre, il convient avant tout de rechercher l'étymologie du nom de Chavagnes. Ici, comme presque toujours, Il existe une grande diversité d'opinions. Les uns font venir ce mot de campus agnorum ; ils s'appuient sur ce qu'il est probable que de nombreux troupeaux ont été entretenus dans le voisinage de Durinum, où l'on fabriquait autrefois beaucoup d'étoffes de laine[6]. D'autres prétendent que Chavagnes fut nommé en latin Campus-Vineus, par suite de la grande quantité de vignes qui existaient anciennement autour du bourg. Les vieux titres font voir, en effet, que toute la partie située au midi et au couchant de Chavagnes était consacrée à la culture de la vigne. On croit en trouver la raison dans la facilité de cette culture, qui exige moins d'engrais que le blé, et dans le débouché avantageux que l'Angleterre offrait aux vins du Poitou, à l'époque où les Anglais étaient maîtres du pays.
Enfin, si l'on voulait en croire les paysans, le nom de Chavagnes aurait une tout autre origine, et voici l'histoire passablement étrange qu'ils racontent à ce sujet. Suivant eux, Chavagnes portait jadis le nom de Saint-Pierre[7]. Un jour, des jeunes gens de cette paroisse et de celle des Brouzils se rencontrèrent près de la forêt de Grala, et se prirent de querelle pour la possession d'un âne gris. Ni les uns ni les autres ne voulaient abandonner le malheureux animal, qui se vit saisi des deux parts, et tiraillé de telle sorte, que la tête et le corps restèrent entre les mains des gens de St-Pierre, à la grande confusion de leurs adversaires qui n'emportèrent que la queue. A la suite de cette victoire, les habitants de Saint-Pierre reçurent le sobriquet de Chef ou Chaf-d'Ane, d'où, par corruption, se forme le nom de Chavagnes. Une chanson composée en mémoire de cet événement avait autrefois une grande vogue parmi les habitants de Chavagnes. Ceux-ci y raillaient leurs voisins des Brouzils, ct le refrain de chaque couplet était :
Nous irons le chercher sur l'âne,
Sur l'âne gris.
Chavagnes, pour le distinguer des autres communes portant le même nom, est appelé Chavagnes-en-Paillé ou Paillers. Il a pris celle dénomination comme se trouvant autrefois compris dans la circonscription du doyenné de Paillé. Ce dernier lieu, qui depuis longtemps avait cessé d'être la résidence du doyen, n'est plus aujourd'hui qu'un village sans importance de la commune de Bazoges.
Je vais maintenant indiquer successivement les diverses localités de la commune dans lesquelles on rencontre des débris d'antiquités.
Le bourg. - Il y a eu très anciennement des habitations en cet endroit, car on a trouvé des fragments de tuiles à rebord et une extrémité d'amphore sous une maison appartenant au frère de M. Gourraud ; mais ce ne fut pas primitivement le siège de la paroisse. On prétend que celui-ci était autrefois à Benaston, village dont j'aurai bientôt occasion de parler. Chavagnes, à cette époque, était seulement un couvent ou prieuré de moines. Les sépultures qui ont été découvertes autour de l'église semblent en effet prouver la vérité de cette assertion : toutefois, l'érection de Chavagnes en paroisse remonte au moins au XIVe siècle, puisqu'un titre de 1385 fait mention des Robretières (métairies voisines de Benaston), comme étant de la paroisse de Chavagnes. L'église du bourg actuel est moderne, à l'exception du chœur qui doit avoir été bâti dans le XIe siècle ; il était autrefois beaucoup plus bas, et l'on reconnaît aisément à l'extérieur la différence de maçonnerie. La partie inférieure est construite en pierres de granit du grand appareil. Ce mur est soutenu par des contreforts qui offrent peu de saillie, et couronné par des modillons très simples ; cinq fenêtres, plus hautes que larges, à plein cintre et à baies évasées dans l'intérieur, sont percées dans ce mur : aucun ornement ne les décore en dehors, si ce n'est une sorte d'archivolte formée par un cordon à dents de scie qui se prolonge entre les contreforts. Intérieurement, et à la naissance d'une voûte qui n'a jamais été terminée, ou bien qui s'est écroulée en partie, régnait une corniche portée par des colonnes dont les chapiteaux paraissaient être d'une grande simplicité ; il était au reste fort difficile d'apprécier leur caractère au travers de l'espèce de croûte qu'avaient fini par produire les badigeons successifs dont ils étaient recouverts. La même cause s'opposait à ce que l'on pût s'assurer si, comme divers indices le faisaient soupçonner, l'ouverture intérieure du fond de l'abside n'offrait pas quelques ornements particuliers. En outre, cette fenêtre était complètement murée. Aujourd'hui corniche et colonnes ont disparu derrière une boiserie qui garnit toute la muraille. Je ne voudrais même pas affirmer que les colonnes n'aient pas été entièrement détruites pour faciliter l'œuvre du menuisier.
Cette église fut incendiée par les protestants, lors des guerres de religion. Dans une déclaration en date du 26 janvier 1602, faite pour obéir à un monitoire, un laboureur nommé Mathurin Piveteau, âgé de 88 ans, dit qu'il "a cogneu le deffunct sieur de Lestang (Durcot), frère aisné de cestuy-cy; qu'il ayda à faire brusler le cœur de l'église de Chavaignes et qu'il estoit hugenot quand il mourut et l'avoict esté toute sa vye. Que aussy a ceste occasion fut-il pris par ceux de la Garnache qui tenoist pour la ligue, où il mourut[8]....."
En 1837, le cimetière qui entourait l'église ayant été abandonné et les terres transportées dans un nouveau champ de sépulture, on découvrit divers tombeaux en forme d'auges contenant des ossements, et dans presque tous un ou deux pots pleins de charbon. Ces tombeaux étaient les uns en tuffeau, les autres en une espèce de calcaire composé d'une agglomération de débris de coquillages. Il est à remarquer que l'une et l'autre de ces pierres ne se rencontrent qu'à une distance de 7 à 8 myriamètres de Chavagnes. Quelques tombeaux avaient été creusés dans le roc vif. Un certain nombre, généralement très profonds, étaient formés de pierres plates.
Au nord, et à 20 mètres du clocher, on reconnut une fosse à peu près carrée, d'environ 4 mètres de côté et 2 mètres de profondeur, dans laquelle il devait avoir été fait un feu très violent, car les bords du rocher avaient pris une teinte rouge qui pénétrait profondément. Dans le fond de la fosse, se trouvaient une couche de cendres mêlées de matières calcaires, et un très gros morceau de charbon.
En sortant du bourg et se dirigeant vers l'est, on traverse la rivière sur un pont en pierre de deux arches. L'ouverture ogivale pointue de ces dernières et leur état de dégradation témoignaient d'une certaine antiquité. Ce pont a été restauré depuis quelques années.
Voilà tout ce que Chavagnes peut montrer aujourd'hui de son existence passée, mais peu s'en est fallu qu'il ne devînt un point important au XVe siècle. On a vu plus haut que, lors de la vente de la baronnie de Montaigu à Louis XI, le seigneur de Belleville s'était réservé la possession de diverses paroisses et fiefs dépendants de cette seigneurie. L'année suivante, et pour obvier à certaines difficultés que l'on présumait pouvoir être faites par les vassaux compris dans cette réserve, le roi donna des lettres patentes par lesquelles il autorise Marguerite de Culant, alors veuve de Louis seigneur de Belleville, à faire construire une forleresse ou château seigneurial au lieu de Chavergne (Chavagnes). Voici un extrait de la teneur de ces lettres :
"Loys, par la grâce de Dieu, roy de France, savoir faisons à tous présents et à venir, comme en faisant par nous avec feu Loys de Belleville, en son vivant chevalier et nostre cousin, le traicté et appoinctement d'eschange de la baronnie, chastel, terre et seigneurie de Montagu en Poictou, etc………. Nous ayons voulu et réservé à icelluy nostre cousin les parroisses de Chavergnes, de la Coppe-Chaignière, les Brousilz, la Boycère, les enclaves de Sainct-Denis, de Sainct-Fulgent, certains hommages et autres choses, ainsi qu'elles som bien au long spécifiées dans led. traicté, par le moyen duquel, icelles parroisses, lieux et choses demeurent à icelluy nostre cousin et à ses hoirs comme desmembrées et séparées de ladicte baronnie et seigneurie de Montagu, etc....... Touteffoiz pour ce que depuis ledict traicté et appoinctement d'eschange led. de Belleville est alé de vie à trespas, delaissée nostre chière et amée cousine Marguerite de Culant, en son vivant sa femme, et aussi Loys, Katherine, René et Marguerite ses enffans mineurs d'ans et en bas aage, desquels nous avons à nostre dicte cousine ordonné et baillé le bail, garde, gouvernement et administracion, et de leurs biens et choses ensemble ; icelle nosrtred. cousine ès noms dessusd., doubtant que soubs umbre et allocasion de ce que lesd. parroisses, lieux et choses réservées estans soubz et d'autre ressort que n'estoit lad. seigneurie de Belleville, qui estoit ressortissant de la terre, chastel et seigneurie de la Roche-sur-Oyen[9], laquelle ressortist maintenant en nostre court de parlement sans moyen, les hommes vassaulx, subgectz, estaigiers[10] et habitans esd. choses réservées voulsissent ou peussent faire grant difficulté pour le temps avenir d'estre désobéissans et vouloir recongnoistre estre subgectz et unyz à lad. seigneurie de Belleville. Et que par ce moyen elle et ou les siens esd. noms fussent désormais en danger de cheoir en grans involucions de procès et contrainctes avec lesd. hommes subgectz et estaigiers, et n'en peussent de longtemps joir paisiblement: Nous ait icelle nostre cousine ès noms que dessusd. humblement fait supplier et requérir que pour obvier aux choses dessusd. et actraire[11] à soy lesd. hommes, subgectz et estaigiers, il nous plaise lui donner congié et licence de faire place forte aud. lieu de Chavergnes, qui est le lieu le plus aisé, moins grévable et agréable pour elle et lesd. subgectz, pour estre chief et lommage desd. choses. Et auquel lieu de Chavergnes iceulx hommes subgetz et estaigiers soient tenuz de faire et entretenir lesd. usaiges, gardes, ligences, guet et garde de illec ; rendre, paier et porter les deniers et autres droiz et devoirs, qu'ilz sont tenuz, etc………. Voulans la préserver et sesd. enffans pour le temps avenir desd. pertes, dommages et interestz qu'ils pourroient avoir par faulte de non avoir fortiffié aud. lieu de Chavergnes : à icelle, pour ces causes et considéracions et autres à ce nous mouvans, avons donné et octroyé, donnons et octroyons de nostre grace, plaine puissance et auctorité royale, congé et licence, povoir et faculté de faire chastel et place fort aud. lieu de Chavergnes, et que elle puisse esd. noms, icelluy lieu fortiffier et réparer, et y construire, bastir et édiffier tours, tournelles, murailles, portaulx, barbecanes, ponts levectz, et icelle environner de fossez et autres fortificacions telles et ainsi que bon lui semblera, et que faire le pourra; et de nostre plus ample grâce, etc………. Donné à Senlis, ou moys de may, l'an de grâce mil cccc soixante-quatorze, et de nostre règne le treziesme. Ainsi signé par le Roy. Se Aurillot[12]."
Malgré toutes les recherches auxquelles je me suis livré, je n'ai pu découvrir quels motifs empêchèrent Marguerite de Culant de profiter de l'autorisation qui lui était ainsi donnée de construire un château fort à Chavagnes.
L'Hopitaud. - Village à 4 kilomètres à l'est de Chavagnes. La tradition prétend qu'il y existait jadis une maladrerie. Le nom semble aussi l'indiquer ; mais il n'en reste aucune trace.
Benaston. - Ce village, situé à 2 kilomètres au sud-est du bourg, et dont le véritable nom est Pertuis-de-Benaston, a été cité précédemment comme ayant été autrefois un endroit important. Tous les vieux titres le qualifient d'ancien bourg. Les vieillards disent même que ce fut une ville à laquelle on donnait le nom de Doué ou de Bouesse. Cette prétention peut paraître un peu exagérée ; mais il est évident, du moins, que Benaston fut fortifié à une époque plus ou moins reculée. On reconnaît facilement la ligne que suivait l'enceinte, et le fossé extérieur qui en défendait l'approche. Cette enceinte forme un pentagone à peu près régulier, en dehors duquel le village se trouve aujourd'hui. A chaque angle, une élévation plus considérable semble indiquer l'emplacement d'une tour. Cependant nulle part on n'aperçoit de pierres, et de grands arbres fruitiers croissent sur ces éminences. Des personnes âgées prétendent avoir vu des restes de pont-levis.
Dans l'enceinte, et près de l'angle sud-est, existait une chapelle dont les murs épais et élevés se sont écroulés vers 1792, faute d'entretien. Elle renfermait trois autels : la cloche, placée dans un campanile, au-dessus de la porte, avait été transportée dans l'église de Chavagnes peu avant la Révolution. Une petite porte conduisait vers un cimetière, dont on a retrouvé des traces à quelque distance. Un four banal était près de cette chapelle.
Non loin de là, une chaussée de 24 mètres de longueur, bordée de fossés et ayant assez de rapport avec ce qu'on appelle en termes de fortification une caponnière, conduit à un espace ovale de 60 mètres. sur 45 mètres, également entouré d'un fossé, et qu'on nomme le château. L'absence de murailles se fait encore remarquer en cet endroit. Néanmoins, en creusant, l'on y rencontre des débris de tuiles et de poteries, ainsi que des pierrailles qui semblent avoir subi l'action du feu. On affirme même avoir trouvé une porte cintrée à une certaine profondeur, il y a une trentaine d'années.
Benaston est assis sur un sol très plat et en même temps très boisé ; il est traversé par l'ancien chemin qui conduisait de Montaigu aux Essars[13]. Peut-être est-ce de cette position que lui vient le nom de Pertuis de Benaston. Du reste, toutes les routes qui aboutissent à Benaston présentent une particularité remarquable : elles sont d'une largeur considérable aux abords du village, et tout à fait disproportionnée avec la largeur habituelle des chemins de traverse, dans cette partie de la Vendée.
Une maison située près du fossé, hors de l'enceinte, portait autrefois le nom de maison de la ligence ; là se payaient plusieurs droits seigneuriaux. Cette maison était bâtie, dit-on, sur la limite même des seigneuries de Montaigu et de l'Étang. Cette assertion est curieuse à rapprocher du dicton populaire dans la commune, et suivant lequel :
Sans Benaston
Montaigu ne serait pas baron[14].
On ajoute que Benaston ne devait à Montaigu qu'une rente de trente ou quarante sous.
Il s'ensuivrait de là que Benaston était une châtellenie, puisque l'article 2 de la Coutume de Poitou dit : "Et à ce que aucun se puisse dire comte, vicomte ou baron, convient qu'il ayt sous luy aucuns vassaux, un ou plusieurs qui ayent droit de châtellenie." On trouverait donc probablement quelque indication relative à Benaston dans la charte d'érection de Montaigu en baronnie. Malheureusement cette pièce n'a pu jusqu'ici être retrouvée.
L'Etang-Durcot. - A un kilomètre au sud de Benaston, se voyait un petit castel de forme carrée, flanqué de tours à ses quatre angles, et situé au milieu d'un étang. Depuis une quarantaine d'années, l'étang a été desséché, et il ne reste aujourd'hui du château qu'un amas de décombres au milieu desquels se dressent encore cependant quelques pans de murs. Ce qui reste suffit pour montrer le peu de résistance qu'auraient pu opposer de semblables murailles, et doit faire supposer que leur construction ne remonte qu'au XVIe siècle ou à la fin du XVe. Une statue de Vierge en bois, qui se trouvait dans la chapelle, a été apportée dans l'église du bourg. Elle n'offre rien de remarquable sous le rapport de l'exécution.
La seigneurie de l'Etang était fort considérable et s'étendait sur une partie de la paroisse. On assure que ce furent les possesseurs de cette terre qui firent bâtir le pont de Chavagnes, et on ajoute qu'ils y avaient établi un péage d'un denier par passant.
Non loin de l'habitation dont je viens de parler, s'élève une gentilhommière avec tour, tourelle en encorbellement, et mâchicoulis au-dessus de la porte d'entrée. Je ne devrais pas m'occuper de cette maison, comprise dans la circonscription de la paroisse des Brouzils ; néanmoins, comme elle est presque sur la limite des deux communes, j'en ferai mention à cause des souvenirs qui s'y rattachent dans le pays. Elle se nomme la Duranderie. On en fait la demeure du fameux Guilleri, ce chef de voleurs si redouté au commencement du XVIIe siècle, et pour la réduction duquel il ne fallut pas moins d'une armée de cinq mille hommes. J'ignore s'il est réellement, vrai, comme on l'affirme, que la Duranderie lui ait appartenu, mais il est certain que les paysans des environs racontent les particularités de la vie de Guilleri avec une exactitude qui serait bien extraordinaire, si le personnage n'eût pas habité au milieu de leurs ancêtres.
La Chardière. - Sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la maison de campagne qui porte ce nom, il y avait, avant la révolution, un ancien château accompagné de tours, dont les murs étaient d'une épaisseur considérable. Une galerie creusée dans le roc partait du centre de ce château et se dirigeait au nord-est, en suivant la pente du terrain. Lors de la construction de la maison actuelle, vers 1812, l'entrée de ce souterrain fut mise à découvert. Je me souviens d'y être descendu et d'y avoir trouvé un assez gros morceau d'ambre jaune. La voûte était assez élevée, mais on se trouvait bientôt arrêté par un éboulement qui obstruait toute la galerie, derrière une sorte d'arcade en maçonnerie. L'opinion commune est que ce souterrain débouche dans la prairie qui s'étend devant le château, ou du moins qu'il y a une issue fermée par une porte de fer. Suivant une autre version, le souterrain irait aboutir près de la métairie de Beaulieu, au milieu de quelques restes d'anciennes constructions. S'il en était ainsi, sa longueur serait d'environ un kilomètre.
Les souterrains se rencontrent très fréquemment dans la Vendée, et la commune de Chavagnes en renferme plusieurs. Il s'en trouve un à la Prilière, métairie bâtie sur le sommet d'une colline, près de la rivière, non loin du bourg. Des éboulements n'ont pas permis non plus à ceux qui y ont pénétré de le parcourir en entier. Le village du Cormier[15], à 1500 mètres environ au nord de Chavagnes, en possède également un qui passe sous plusieurs maisons dont il supporte les murailles. On le fait servir quelquefois à l'écoulement des eaux pluviales. Sa direction est du nord-est au sud-ouest ; il paraît s'enfoncer en terre par une pente rapide, traverse sous la rivière, et se prolonge au moins jusqu'au village de la Prévoisière, à 5 ou 600 mètres de son point de départ. On ne l'a pas suivi durant toute cette longueur ; mais une oie y étant entrée, au Cormier, fit le trajet entier, et se fit entendre très-distinctement sous le foyer d'une maison de la Prévoisière[16].
La Bleure. - Hameau peu éloigné du Cormier, et à l'ouest de ce village. Il y avait jadis dans ce lieu une habitation seigneuriale dont il reste encore une cheminée d'un assez beau travail. Le manteau en est arrondi et les deux pieds-droits ou jambages portent des figures humaines à leur partie supérieure. Il existe une cheminée tout à fait semblable dans le donjon du château de Clisson.
En face de ce hameau, on voit dans une prairie, de l'autre côté de la rivière, une sorte de fossé qui passe pour avoir été creusé lors d'un siége que supportait le château de la Bleure. J'ai cru y reconnaître un ancien lit de la rivière.
Le Cormier. - J'ai mentionné le souterrain qui a une entrée dans ce village ; j'y signalerai aussi une maison dont le linteau de la porte est formé par une pierre tumulaire en granit de 1 mètre 65 centimètres de long sur 0 mètre 80 centimètres de large. Elle ne porte aucune inscription, mais on y voit gravée une croix pattée, inscrite dans un cercle, semblable à la croix des religieux de l'ordre des Mathurins. Au côté droit du pied de la croix est un calice ; du côté opposé trois barres parallèles. J'ignore ce que peut signifier ce dernier emblème, mais le calice indique suffisamment la sépulture d'un ecclésiastique.
A peu de distance au nord du Cormier, l'on aperçoit d'anciens vestiges de construction que les paysans regardent comme les restes d'un château fort. lls appartiennent bien certainement à une villa romaine détruire par un violent incendie. Tous les débris qu'on rencontre en cet endroit sont en effet ensevelis sous une couche de cendre d'au moins 0 mètre 25 centimètres d'épaisseur, et portent eux-mêmes des traces non équivoques de l'action du feu : il ne subsiste presque plus rien des murs. Comme la cendre fournissait un très bon engrais, le propriétaire du champ l'a fait enlever, et cette extraction a entraîné la ruine de ce que le feu avait épargné. Les objets trouvés dans ces décombres, et qui prouvent l'origine romaine de ceux-ci, sont des fragments de tuiles à rebord, d'imbrices, de poterie de toute nature, blanche, grise, rouge, depuis la plus grossière jusqu'à la mieux travaillée. Un morceau d'amphore, découvert dans cet emplacement, a été mis sur le faîte d'une maison du Cormier. Plusieurs médailles romaines ont aussi été trouvées dans les fouilles ; l'une d'elles, que possède M. Gourraud, est de Gallien.
Ténement des Forges. - On donne ce nom à un quartier de terrain dont la plus grande partie est plantée en vignes. Il est situé à 5 ou 600 mètres au nord-est du Cormier, et il en partait un chemin pavé qui allait rejoindre celui de Saint-Georges à Puy-Greffier. Les habitants du Cormier disent que le village était autrefois placé en cet endroit. Le grand nombre de tuiles à rebord et d'imbrices que l'on rencontre sur le territoire des Forges atteste du moins qu'il y existait anciennement des constructions gallo-romaines. Plusieurs médailles ont pareillement été découvertes au même lieu ; elles portent les effigies de Constantin, de Gallien, de Posthume, de Victorin, de Germanicus, etc.
Suivant une ancienne tradition, cette partie de la commune aurait été, dans un temps fort éloigné, le théâtre d'événements militaires d'une certaine importance. Une bataille, qui dura trois jours, fut livrée entre deux armées, dont l'une était campée aux Forges, et l'autre sur les hauteurs du village de la Dédrie, à un kilomètre dans la direction du bourg. Les champs qu'occupait cette dernière armée reçurent, à cette occasion, le nom de Champs de la Bosse, qu'ils ont toujours conservé. Quelques personnes ne font pourtant remonter ce combat qu'aux guerres de religion ; elles prétendent qu'à cette époque le village des Forges existait encore, et qu'il était habité par des protestants. Elles font remarquer, comme une présomption en faveur de leur opinion, qu'une fontaine située dans le voisinage est restée désignée jusqu'à ce jour par le nom de Fontaine des Huguenots.
La dénomination de la localité dont il s'agit semble naturellement tirer son origine d'une exploitation de fer. Le nom de Martelière, que porte une métairie très rapprochée, donne un nouveau poids à ces conjectures; mais tous les doutes disparaissent en présence de la grande quantité de scories de fer que l'on rencontre parmi les débris de tuiles et de briques dont le sol est semé. Au surplus, l'existence du minerai de fer dans le voisinage ne saurait être contestée. Près de la Martelière est une fontaine minérale dont l'eau fortement ferrugineuse était autrefois très en usage. Un autre fait démontre également le gisement de masses de fer considérables dans les environs du Cormier. En 1839, les géomètres qui travaillaient au cadastre ne pouvaient, disaient-ils, se servir de la boussole près de ce village. Ils affirmaient que l'aiguille subissait une déviation considérable, et qui allait même jusqu'à deux degrés.
Il me reste à parler de quelques substructions qui se trouvent dans les vignes du ténement des Forges, et des fouilles que j'y ai faites de concert avec M. Gourraud. J'avoue que jusqu'ici il ne m'a pas été possible d'assigner une destination à ces ruines ; aussi me contenterai-je de les décrire exactement, laissant à de plus habiles la tâche de résoudre le problème qu'elles présentent.
Au niveau du sol, entre deux planches[17] de vignes, apparaissait une pierre A (voir annexe), longue de 2 mètres 92 centimètres, et large de 0 mètre 40 centimètres, coupée carrément à ses deux extrémités dans la moitié de son épaisseur, sur une longueur de 0 mètre 30 centimètres. Un examen plus attentif nous fit bientôt reconnaître, dans ce prétendu monolithe, un mur composé de pierres noyées dans un ciment très dur, et dont les parements étaient également revêtus d'un enduit de ciment d'environ deux centimètres d'épaisseur. A ce mur, dont la direction est du nord au sud, nous trouvâmes adossé du côté de l'ouest un massif de maçonnerie E d'égale longueur (2 mètres 92 centimètres), moins élevé seulement de quelques centimètres, mais entièrement caché par la couche de terre qui forme. la convexité de la planche de vignes. Ce massif, dont la largeur est de 1 mètre 55 centimètres, n'est pas construit avec la même solidité que le mur contre lequel il s'appuie. Le ciment ou mortier qui unit les pierres a beaucoup moins de solidité. Les parements des trois faces extérieures ne sont pas non plus enduits de ciment ; ils ne présentent d'ailleurs aucun mode d'appareil régulier dans leur structure.
Intérieurement, ce massif nous offrit une cavité B de 20 centimètres de profondeur, en forme de demi-cercle, ayant pour diamètre la portion du mur A comprise entre les deux entailles dont j'ai parlé ci-dessus. Cette portion a 2 mètres 32 centimètres ; elle entre dans le demi-cercle, qui se trouve ainsi un peu aplati, en sorte que le rayon perpendiculaire au mur n'a qu'un mètre. La circonférence de ce demi-cercle était revêtue, dans toute sa hauteur, d'un enduit de ciment rouge épais de 0 mètre 02 centimètres. Il était bien conservé, et s'unissait sans solution de continuité avec le fond, également en ciment très uni[18]. Dans cette même cavité, et le long du mur, en ligne droite, nous remarquâmes un autre petit mur C d'une construction beaucoup plus moderne, de 1 mètre 80 centimètres de long, et de 0 mètre 36 centimètres de large, bâti à chaux et à sable et établi sur le fond de ciment : sa hauteur n'était guère que d'un décimètre.
Nous fîmes ensuite enlever la terre H du côté opposé du mur, et, à peu près à une pareille profondeur de 20 centimètres, nous rencontrâmes un autre lit de ciment rouge D, qui s'étendait vers l'est, en paraissant se relever légèrement. Ce ciment présentait des saillies de 0 mètre 02 centimètres d'épaisseur, et d'une élévation égale, qui formaient sur un fond très-uni des compartiments rectangulaires de toutes grandeurs, soit des carrés longs, soit des carrés parfaits. Parmi ces derniers, il y en avait depuis 0 mèt. 18 cent. jusqu'à 0 mèt. 50 cent. Le plus grand carré long qui fut mis à découvert avait 0 mèt. 85 cent. sur 0 mèt. 32 cent. ; .le plus petit 0 mèt. 27 cent. sur 0 mèt. 11 cent. Les dimensions moyennes étaient de 0 mèt. 20 cent. à 0 mèt. 25 cent. Du reste, ces cases n'affectaient aucune régularité dans leur distribution, comme il est facile d'en juger par l'inspection de la planche. A cette différence près, l'aspect général du lit de ciment que nous avions mis à nu offrait la plus grande ressemblance avec un carrelage qui viendrait d'être défait, et où l'on apercevrait encore les bavures de mortier qui pénètrent entre les carreaux. Mais l'égalité de la superficie du ciment dans le fond des cases, la diversité de grandeur de celles-ci, leur arrangement irrégulier, et l'épaisseur des saillies qui les séparent, ne permettent pas de supposer que cette surface ait jamais été recouverte de briques ou de dalles.
Du côté du sud, et près du mur qui sépare les deux parties de cette substruction, on voyait encore en O, et dans le prolongement de la face méridionale du massif de maçonnerie, une couche verticale de ciment ayant 0 mèt. 02 cent. d'épaisseur, comme celle dont est revêtue la paroi interne de la cavité demi-circulaire. Cette couche de ciment, qui semble indiquer que de ce côté aussi il existait une sorte de cuve, était fort dégradée, car le mur auquel elle devait nécessairement être appliquée a complètement disparu.
L'examen de la planche jointe à cette description fera connaître l'étendue de la surface qu'il nous a été possible de déblayer. La culture du terrain ne nous a malheureusement pas permis d'en mettre davantage au jour. Toutefois, en sondant les environs, nous avons acquis la certitude que le lit de ciment s'étendait jusqu'à une distance de 3 mèt. 50 cent. du mur, et conservait partout à peu près la même largeur. Enfin nous voulûmes savoir sur quoi reposait la lit de ciment. Nous le perçâmes donc en G, avec beaucoup de peine en raison de son extrême dureté, et nous vîmes qu'au-dessous se trouvait immédiatement la terre végétale : l'épaisseur du ciment était de 0 mèt. 07 cent. à 0 mèt. 08 cent.
J'ai dit, en commençant cette description, que je ne pouvais rien présumer de vraisemblable sur la destination qu'avaient eue ces constructions ; j'ajouterai qu'il me paraît même impossible de fixer d'une façon précise l'époque à laquelle on pourrait les faire remonter. Le ciment a une couleur rouge qu'on trouve rarement aussi prononcée dans les édifices du Moyen Age. D'autre part, la structure des murs n'a absolument rien qui rappelle la manière de bâtir en usage durant l'époque gallo-romaine.
Dans les landes situées entre la rivière de la Grande-Maine et le ruisseau de la Chardière, on aperçoit les traces d'anciens fossés que la tradition attribue aussi aux Romains, mais qui ne présentent aucun caractère. Dans le voisinage, on a découvert, loin de toute habitation, un puits comblé dont les pierres de revêtement tombaient de vétusté.
Une hache en pierre a été trouvée dans cette même partie de la commune, en se rapprochant de la Grande-Maine.
Enfin, dans les landes au-dessus du bois de la Chardière, On distinguait encore très-nettement, il y a deux ou trois ans, les traces d'un camp de forme carrée d'environ 75 mèt. de côté ; mais, ces landes ayant été défrichées, le vallum a disparu. Cependant il est encore facile d'en reconnaître la place par la différence de nature des pierres. Ce camp, voisin du chemin qui conduisait de Montaigu à Puy-Greffier, a été coupé par la nouvelle route d'Aizenay à Mortagne. J'y ai recueilli quelques fragments de poterie.
Chapelles. - Indépendamment des chapelles de Benaston et de l'Étang-Durcot, il y en avait encore à Preuilly, à la Bretaudière, à la Limonière, à la Grassière, à la Fouchardière et à la Chardière... On allait en procession à cette dernière le jour des Rogations. Enfin, il en existait trois dans le bourg même : une au Prieuré, une autre dite des Dronets, qui occupait l'emplacement actuel du couvent, et une dernière dédiée à Notre-Dame.
Je compléterai ce qui concerne Chavagnes en faisant observer que cette commune peut s'enorgueillir d'avoir donné à la France un artiste de talent. Jacques Bousseau, sculpteur du roi, y naquit, à la Crapelière, le 17 mars 1681, et dut le jour à de simples cultivateurs. Dès son bas âge il se fit remarquer par l'adresse avec laquelle il exécutait divers travaux de sculpture à l'aide de son couteau seulement. Le curé l'ayant présenté à l'évêque de Luçon lors d'une visite pastorale, ce prélat s'intéressa à lui, et l'envoya à Paris. Bousseau y eut pour maître le célèbre Nicolas Coustou, se forma rapidement à son école, et fut passer quelque temps à Rome. A son retour à Paris, l'Académie l'admit au nombre de ses membres, et plus tard il y obtint le grade de professeur. Son morceau de réception était Ulysse tendant son arc. Le roi d'Espagne l'ayant choisi pour son sculpteur en chef, Bousseau se rendit dans ce royaume, fit beaucoup de travaux à Madrid, et y mourut en 1740, à l'âge de cinquante-neuf ans.
La cathédrale de Rouen, le palais de Versailles et diverses églises de Paris renfermaient des œuvres du sculpteur poitevin. Je citerai seulement les statues de saint Maurice et de saint Louis, et un bas-relief, qui ornaient la chapelle de Noailles, dans l'église de Notre-Dame ; le tombeau de M. d'Argenson, à la Madeleine du Tresnel, et, dans l'église Saint-Honoré, le mausolée du cardinal Dubois. Ce monument, que l'on a attribué à tort à Coustou, se trouve aujourd'hui à Saint-Roch[19].
Pendant son séjour en Italie, Bousseau avait obtenu du pape les reliques de saint Restitut et de sainte Gaudence. Elles furent adressées à Jean Bousseau, frère de Jacques, curé de Saint-Sulpice-le-Verdon, qui en conserva une partie. L'autre moitié fut solennellement inaugurée à Chavagnes le 22 mai 1719, ainsi que cela est consigné dans les registres de la commune[20]. En marge de ce même registre, vis-à-vis l'acte de naissance de l'artiste, se trouve écrit : "Ledit Bousseau est actuellement un des plus habiles sculpteurs de France. 1718."
DEUXIÈME PARTIE
MOEURS ET COUTUMES
L'étude des mœurs et des coutumes locales offre trop d'intérêt et trop d'enseignements pour être négligée ; aussi je regarderais mon travail comme incomplet, si je n'y parlais pas de quelques croyances et de quelques usages particuliers qui se sont perpétués jusqu'à ce jour dans la partie du Bas-Poitou où se trouve située la commune de Chavagnes. Déjà les Mémoires de l'Académie celtique. ainsi que ceux de la Société des Antiquaires de France, contiennent à cet égard de curieuses notices de MM. la RéveiIlère-Lépaux[21], Dupin[22] et Guerry[23]. Cependant elles présentent quelques lacunes que j'essayerai de combler. Sans doute plusieurs des coutumes ou des préjugés populaires que j'aurai à mentionner n'appartiennent pas exclusivement à cette contrée, et se retrouvent ailleurs; mais je dresse ici une sorte de statistique, et je dois dès lors indiquer, au moins brièvement, tout ce qui se rattache à mon sujet. Je suivrai, dans cette énumération ; le plan adopté par l'Académie celtique lorsqu'elle adressa une série de questions à ses correspondants[24].
§ I.
Usages qui résultent de diverses époques ou saisons de l'année.
Jour de la Saint-Antoine. - La foire de Chavagnes se tient le jour de cette fête, qui tombe le 17 janvier. Cette foire est sans aucune importance sous le rapport des produits agricoles ; on n'y vend que des étoffes, des mouchoirs et des objets à l'usage particulier des paysans et de leurs ménages ; mais il s'y conclut un très grand nombre de mariages. Les garçons attendent ce jour pour faire leur déclaration aux jeunes filles sur lesquelles ils ont jeté les yeux. Ils cherchent à se faire agréer par elles; et , si leurs demandes sont accueillies favorablement, les cadeaux de noces s'achètent immédiatement. Souvent le jour même on s'occupe de la publication des bans.
Mai. - L'usage de placer des fleurs, dans la nuit du 1er mai, devant les maisons de quelques personnes, subsiste encore ; mais le plus souvent la malignité préside à la composition des bouquets. Suivant les circonstances auxquelles on veut faire allusion, il y entre du houx, des chardons, des fleurs et feuilles de choux, etc. Cette dernière plante, nourriture habituelle des vaches laitières, est mise devant la demeure des filles qui laissent voir des marques non équivoques de leur inconduite. Le bouquet qui renferme des feuilles de chou et qui s'adresse à une femme mariée, indique que l'époux de celle-ci lui est infidèle, etc.
Mardi gras. - Ce jour-là il est de règle de fremorger, c'est-à-dire, d'enlever le fumier des étables. Les paysans qui ne possèdent pas de bestiaux vont aider les métayers les plus voisins.
Veille de la Saint-Jean. - L'usage des feux de joie, tout à fait abandonné dans le bourg, s'est encore maintenu dans quelques villages ; mais il est une coutume qui n'a jamais cessé d'être observée, et qui se pratique ce jour-là dans tous les lieux habités, au moment du coucher du soleil : c'est ce qu'on appelle faire brondir la poêle. Voici en quoi cela consiste :
On place en plein air, sur des trépieds en fer, de grandes chaudières de cuivre, à bords plats, auxquelles on donne dans le pays le nom de poêles, et qui servent à couler la lessive. On y verse un peu d'eau, et l'on y jette aussi quelquefois une clef, je ne sais dans quelle intention. Un homme prend un ou deux de ces grands joncs appelés arundo phragmites, qui croissent dans les rivières, et les tient solidement dans sa main : ces joncs doivent être fraîchement cueillis. Un autre homme les dispose au-dessus de la chaudière, de façon qu'ils en touchent seulement le bord du côté où ils sont tenus ; puis il fait glisser alternativement ses doigts le long des joncs, en les serrant assez fortement et les mouillant de temps à autre. La chaudière ne tarde pas à rendre un son plus ou moins grave, qui s'entend à des distances très considérables, et qui se prolonge tant que dure le frottement exercé sur les joncs. Le mot brondir s'applique à l'émission de ce son[25].
Manger le piron. - On sait que dans l'ouest de la France les grains se battent immédiatement après la moisson. Le jour où l'on termine cette opération, les batteurs forment un grand rond et tournent autour de l'aire en frappant tous à la fois avec leurs fléaux, au lieu de suivre la cadence ordinaire. En même temps ils poussent des cris joyeux et perçants, nommés hauppements, par lesquels se manifeste invariablement leur joie, et qui ont beaucoup de rapport avec le cri de la chouette. On appelle cela manger le piron, parce qu'il est d'usage de servir le soir un oison ou piron au souper des batteurs.
§ II.
Usages relatifs aux principales époques de la vie.
Naissances. - Les parrains ne doivent pas négliger de faire sonner les cloches lors du baptême d'un enfant, autrement ce dernier courrait risque d'être sourd. - Il y aurait également à craindre qu'il ne fût morveux, si les père et mère s'étaient trouvés présents à la publication des bans de leur mariage.
Première communion. - Le jour de la cérémonie, les enfants assistent aux vêpres et à la procession qui les suit, ayant à la main de longues gaules où sont attachés des mouchoirs blancs ou de couleur, ornés de rubans. Comme la première communion se fait habituellement avant la Fête-Dieu, les enfants portent encore ce jour-là leurs étendards à la procession.
Mariages. - Les époux, la tête poudrée, et portant au côté de gros bouquets, se rendent à l'église, et de là chez eux, accompagnés de leurs parents et amis marchant par deux. Le cortège est précédé d'un joueur de veze (nom que porte la musette dans la Vendée). Maintenant cet instrument est souvent remplacé par un violon. La mariée a les barbes de sa coiffe rabattues, et elle ne les relève qu'à l'endroit où la noce doit avoir lieu. La messe du mariage était autrefois toujours précédée d'un service funèbre, célébré pour les parents défunts, et même pour le premier mari ou la première femme des époux, dans le cas où l'un des deux était veuf. Il est d'usage que les habitants du bourg qui sont engagés aux noces invitent à leur tour les mariés à déjeuner. Ceux-ci ne peuvent se dispenser de répondre à ces invitations, et, en sortant de la messe, il faut qu'ils entrent dans chaque maison et qu'ils y prennent quelques aliments. Du reste, on ne sert ordinairement que du beurre frais et du vin. Les époux, leurs pères et mères, et quelquefois les parrains et marraines, sont seuls admis à ces repas. Les invitants ne se mettent pas même à table[26].
Le cortège qui accompagne les mariés suit les chemins et les sentiers qui les bordent ; il lui est interdit de prendre ceux qui coupent à travers champs. Au retour, un feu de joie est préparé auprès de la maison. La mariée y met le feu, tandis que les jeunes gens tirent des coups de fusil et de pistolet. Une semblable décharge avait déjà été faite au moment de la sortie de l'église ; mais, dans cette seconde circonstance, les tireurs chargent leurs armes avec du plomb, et prennent pour point de mire une vessie pleine d'eau attachée au sommet de la perche qui soutient le feu de joie. La mariée est ensuite introduite dans la maison, mais elle ne doit jamais y pénétrer seule ; c'est la personne à qui l'on rend le plus d'honneur, par exemple le propriétaire de la ferme, quand il est présent, qui lui donne la main pour entrer.
Les noces sont ordinairement très nombreuses et très bruyantes. Ceux qui y assistent contractent par là l'engagement tacite de se trouver à l'enterrement des époux. On peut lire une description très détaillée de ces noces vendéennes dans les mémoires de MM. Dupin et Guerry ; mais ces derniers ont omis cependant deux faits assez curieux. Le premier est la danse du gâteau. L'usage veut que les parrains et marraines donnent un gâteau à leurs filleuls quand ceux-ci se marient. Ces gâteaux affectent quelquefois des dimensions tellement colossales, qu'il faut démolir l'entrée des fours où on les fait cuire. Vers la fin du dîner de noces, un homme vigoureux apporte ce gâteau, qu'il tient élevé au-dessus de sa tête. Il est accompagné par d'autres paysans munis d'assiettes d'étain, et tous ensemble exécutent une espèce de danse, pendant laquelle les porteurs d'assiettes les frappent les unes contre les autres et contre le gâteau. Celui-ci est ensuite déposé sur la table, et coupé par morceaux. Lorsqu'on veut donner une grande marque de respect à quelqu'un, on lui envoie un morceau de ce gâteau de noces.
L'autre coutume que je vais signaler est la clôture de tous les divertissements auxquels on s'est livré : elle porte le nom de branle du p'né (danse du panier). Les femmes sont exclues de cette danse, mais tous les hommes doivent y figurer. Ils se placent à la suite les uns des autres, se tenant d'une main à une longue corde qu'ils ne doivent jamais lâcher. A l'une des extrémités de cette corde est un individu muni d'un bâton fendu par le bout en plusieurs sens, et qui porte le nom de traquenard. L'autre extrémité de la corde est tenue par un homme qui porte un panier, dont il se sert comme d'un bouclier. Ces deux individus sont chargés de conduire le branle : ils font exécuter de nombreuses et vives évolutions à cette file de danseurs, se glissent entre eux, passent sous la corde, forment de nouveaux nœuds ; et chaque fois que les deux bouts de la corde se trouvent à portée l'un de l'autre, l'homme armé du traquenard frappe sur le panier que lui présente le second conducteur du branle. Ils cherchent ainsi, par des mouvements rapides et multipliés, à jeter quelqu'un à terre, surtout le marié ; quand on a pu obtenir ce dernier résultat, on place le vaincu sur une civière, et on le porte à la mariée, qui doit le racheter.
On a vu plus haut que les enfants avaient à redouter la surdité, si l'on ne sonnait pas à leur baptême. Un bien autre danger les menacerait, si l'on n'exécutait pas le branle du panier : ils seraient privés d'oreilles !....
M. Guerry a joint à sa Note sur les usages du Poitou, insérée dans le tome VIII des Mémoires de la Société des Antiquaires de France, la chanson de la mariée et l'air sur lequel elle se chante. Mais, comme la chanson des jeunes filles de Chavagnes est beaucoup plus complète, puisqu'elle a dix-sept couplets au lieu de onze, je la reproduirai ici dans son intégrité, et dans le patois même de la Vendée, ce que n'a pas fait M. Guerry. Ce patois tendant à disparaître chaque jour, il est bon d'en conserver quelques monuments ; .Je donne également l'air noté de cette chanson (voir annexe), parce qu'il diffère aussi sensiblement des airs transcrits par M. Guerry. Enfin, je donne encore la musique de quelques airs de danses vendéennes, espèces de bourrées qui s'exécutent avec trépignements de pieds et balancements cadencés des bras.
CHANSON DE LA MARIÉE[27].
1.
L'rassignalet d'in bouâés,
L'rassignalet sâauvage,
L'rassignaI pliâé d'amâour,
Qui chante néét et jor.
2.
Glie dit dan son beâ chant,
Dan son geli langage,
F'llettes mariâez-vous,
Gl' mariage ol est bâé doux.
3.
Ol en âest de bâé doux
Tot come de bâé volage ;
Glie avâons bâé daos appéàs,
Ne ves y feiez jàa.
4.
Tiâau là que ve prenâez,
Gl' disâant que gli âest fre sage ;
Gl' m'semble d'âètre nâé
Pre conduire in m'nage ;
Tiâau là qu'ves avâez pris
S'ra dous i v'la premis[28].
5.
Avâez ves ar' marquâé
Tieu qu'ves a dit glie prâêtre :
Glie a dit la véritâé,
En disâant qu'o fâaut âètre
Soumise à vetre époux
Et l'aimâér tot cme vous.
6.
Si ves avâez cheu vous
Daux vâlets à conduire,
O fâaut v'lliâer su tretous,
Pre qu'o n'ait râé à dire
Su leu fidélitâé,
Leu sajâesse et bontâé.
7.
O fâaut v'lliâer su eux,
S'glie vâont bâé à la mâesse,
S'glie fâont bâé leu devoûers,
S'glie vâont bâé à confâesse ;
O fâaut, ser et matâein,
Vaquâer à tot tiau trâein.
8.
Ve n'erâez mais au bal,
Madâame la mariâée,
Ve n'érâez mais au bal,
Ni aux jus, aux veilIâés ;
Ve gard'râez la maisâon,
Pendant que nous érâons.
9.
Prenâez donc tiau gatéâa
Que ma mâin ve pr'sente ;
Glie âest féét d'ine fessâon
Pre ve fâere comprendre
Que tot tiâés vâins honneurs
Passeront cme tiâés fleurs[29]
10.
Lavoure âest vetre époux,
Madâame la mariâée,
Lavoure âest vetre époux,
Gl' âest eil proche de vous ?
11.
S'glie âest proche de vous,
Fesâez l'nous connâètre ;
S'glie âest proche de vous,
Epoux embrassâez-vous.
12.
( La mariée. )
Et l'avisâez ve pouet
La qui ve vâerse à bouère,
Qui bouet à vâao santâées,
Ol âest pre ve saluâer.
13.
( Le chœur. )
Bagliâéz nous nâao ransâons,
Madâame la mariâée,
Bagliâéz nous nâao ransâons,
Après nes en érâons.
14.
( La mariée. )
Queu ransâons hétâez-vous,
Mâé belles junes feilles,
Queu ransâons hétâez-vous,
Qui seye à vètre gâoat.
15.
( Le chœur. )
ln gatéâa de six blians,
Madâame la mariâée,
ln gatéàa ens'rement,
Et nâo cœurs s'râont contens.
16
( La mariée. )
ln gatéâa de six blians.
Tieu n'âest pouet grand'châose.
ln june gas de vingt ans
F'rait vâo cœurs plus contens.
17.
( Le chœur. )
J've souhaitâons l'bon souâer,
Madâame la mariâée.
J've souhaitâons l'bon souâer,
Et tote la compagnâée ;
J've souhaitàons l'bon souâer,
Adieu jusqu'au revouâer.
fin.
Enterrements. - Suivant la distance, les morts sont portés à bras, ou placés dans une charrette. Dans ce cas, le cercueil est attaché avec un câble sur le corps de la charrette, dont on a enlevé les ridelles. Par une singularité dont j'ignore la cause, le conducteur des bœufs, qui est ordinairement assis en avant, conserve seul son chapeau sur la tête.
Il est d'usage de ne jamais faire passer les cercueils dans les sentiers : ils doivent suivre les chemins publics, qui pour cette raison sont quelquefois appelés chemins des morts. Quand un convoi arrive à un carrefour où est érigé une croix, ou dans lequel il en existait une anciennement, il fait halte. On dépose le cercueil à terre, s'il est porté à bras ; autrement on se contente d'arrêter la charrette.
Tout le monde se met à genoux, récite une prière pour le défunt, et avant de se remettre en marche on dépose une petite croix de bois au pied de la grande.
§ Ill.
Croyances :et superstitions.
On retrouve dans la Vendée, avec quelques légères variantes, la plupart des croyances populaires répandues dans les autres pays : telles que les trois soleils du jour de la Saint-Jean ou de la Trinité ; l'influence du vendredi saint, qui rend doubles les fleurs semées ce jour-là ; celle du "premier vendredi de la lune, qui vaut vieille lune". dit un ancien proverbe; les lutins qui viennent pendant la nuit tirer les crins des chevaux. La tradition si générale du grand-veneur, ou chasse infernale, existe pareillement sous le nom de chasse Galeri : Galeri serait un ancien seigneur condamné à courir le garou, et à chasser dans les airs pour s'être livré à ce dernier exercice un dimanche, pendant la grand'messe. La foi aux sorciers n'est encore que médiocrement affaiblie, et l'on consulte souvent les individus qui passent pour avoir le brut ; c'est ainsi qu'on désigne les sorciers. Ceux-ci se transforment, assure-t-on, fréquemment en lièvres. C'est sans doute pour cette raison que la plus grande injure que l'on pouvait autrefois faire à quelqu'un était de l'appeler mangeur de lièvres empaillés.
Les paysans croient à la maligne influence de l'herbe de la détourne au moins autant qu'aux sorciers. Malheur à celui qui marche sur cette plante sans s'en apercevoir ! Dès lors il lui sera impossible de retrouver son chemin. L'herbe de la détourne, que plusieurs personnes prétendent connaître, appartient à la famille des orchidées : c'est la neottia spiralis.
Parmi les opinions bizarres et les fables qui se transmettent de génération en génération, je citerai encore les suivantes :
Il ne faut jamais tirer un coup de fusil sur un serpent, car l'arme crèverait infailliblement.
Le coucou arrive régulièrement dans la nuit du 1er mai, et s'éloigne dès qu'il voit une gerbe coupée.
On aperçoit dans la lune l'image d'un boulanger, qui y a été transporté en punition de ce qu'il avait travaillé le dimanche ; il reste constamment chargé du fagot qu'il allait jeter dans son four.
Les ronces sont d'autres boulangers qui se sont ruinés à force de faire crédit, et qui, changés en arbustes, s'accrochent maintenant aux passants pour leur réclamer le payement de leurs créances, etc. etc.
Le clergé joue un trop grand rôle dans ce pays, pour que l'on ne s'empresse pas d'avoir recours à son intermédiaire dès que l'on souffre dans ses intérêts ou dans ses affections. S'il survient une épidémie sur les bestiaux, on s'empresse de les réunir et de les faire bénir par les curés. - Le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, on amène les petits enfants dans l'église : le prêtre leur place le bout de son étole sur la tête, et récite l'évangile du premier chapitre de saint Jean pour qu'ils soient préservés de la peur. On appelle cela les évangiler.
On faisait autrefois et l'on fait encore des voyages ou pèlerinages dans divers lieux, déterminés d'après la nature du mal auquel on veut porter remède.
On allait ainsi à l'ancienne église, maintenant démolie, du couvent de Saint-Georges, nommée le For de Saint-Georges, pour faire marcher les enfants.
On invoque pour la peur un saint Samson, dont la statue ou tableau est dans l'église de la Gaubretière.
Une sainte Agathe, qui se trouve dans l'église de la Boissière, passe pour faire avoir du lait aux nourrices.
Il y a dans l'église du bourg des Essars une chapelle souterraine où l'on va encore souvent. Il fallait, après avoir prié, jeter une pierre dans un puits dont l'ouverture donne dans cette chapelle. Aujourd'hui le puits se trouve entièrement comblé.
A l'abbaye de la Grainetière se trouvait une statue en pierre placée sur la tombe d'un seigneur de Parthenay, dont la vie avait été loin d'être édifiante ; néanmoins cette statue était vénérée comme celle d'un saint, auquel on donnait dans le pays le nom de saint Rognoux. On grattait le nez de cette statue, et on faisait avaler cette poussière aux enfants que l'on voulait guérir de la teigne. Depuis la destruction de l'abbaye, la précieuse tête a été déposée au pied d'une croix située dans une commune voisine, et placée dans une niche dont une grille de fer fermait l'entrée. La ferveur des dévots a bientôt rompu cet obstacle, et à défaut du nez, qui, ayant entièrement disparu, a été remplacé par un morceau de fer, on râcle maintenant les autres parties de la tête.
Plusieurs communes du voisinage possèdent encore des saints dont l'intercession est regardée comme très efficace. Moins heureuse sous ce rapport, la paroisse de Chavagnes a vu se perdre le culte que l'on rendait autrefois à une statue de saint Antoine, qui paraît avoir été le patron des moines établis à Chavagnes. J'ai dit précédemment que la foire de Chavagnes se trouvait le jour de Saint-Antoine. Comme il est arrivé presque partout, le concours des fidèles attirés par la dévotion aura sans doute été l'origine de la foire ; mais celle-ci s'est conservée, tandis que le saint a cessé d'être invoqué ; et, il y a quelques années, j'ai retrouvé dans un coin du clocher les débris de la statue mutilée du pauvre patron, que l'on dédaigne aujourd'hui !....
M. A. de la Villegille
(Société des Antiquaires de l'Ouest, 4e trimestre 1842, p. 281 à 312)
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Notes et références
[1] "Recherches sur les peuples qui habitaient le nord de l'ancien Poitou". - Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, t. l, p. 75.
[2] Dufour, De l'ancien Poitou et de sa capitale, p. 196. - Massé Isidore, Vendée poétique et pittoresque, tome II, p. 80. - De la Fontenelle de Vaudoré, "Recherches sur les deux voies romaines de Limonum (Poitiers) à Julio-Magus (Angers), et au Portus-Namnetum (Nantes)". Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 3e trimestre 1841.
[3] Elle était fille de Charles, baron de Culant, Chàteauneuf, Saint-Désiré, grand-maître de France, etc., et de Belleasses de Seuly, sa première femme.
[4] Aujourd'hui village et métairie de la commune de Chavagnes.
[5] Archives du royaume. - Section historique.
[6] Massé Isidore, Vendée poétique et pittoresque, tome II. On a trouvé à Saint-Georges une prodigieuse quantité de petits poids en plomb qu'on présume avoir servi à des tisserands. On remarque aussi que les habitants de Saint-Georges sont généralement plus industrieux que ceux des communes voisines.
[7] Saint Pierre est encore aujourd'hui le patron de la paroisse.
[8] Cette pièce appartient à M. Gourraud.
[9] La Roche-sur-Yon, aujourd'hui Bourbon-Vendée.
[10] Ou estagers. Vassaux tenus de résider pendant un certain temps dans le château de leur seigneur.
[11] Ou attraire. - Attirer.
[12] Archives du royaume. - Section historique. - Trésor des Chartes, regist. 204.
[13] C'était il y a un siècle, avant l'exécution de la route royale qui passe à Saint-Fulgent, le chemin que suivaient les troupes qui partant de Montaigu se dirigeaient vers le midi.
[14] Un antre dicton porte une rude attaque à la moralité des habitants de ce village ; on dit proverbialement :
Benaston ville de renom ;
Treize p….. en douze maisons.
[15] Le Cormier se compose de deux villages réunis, et qui portaient autrefois des noms différents, le Cormier et la Coindrie. C'est à la Coindrie qu'est situé le souterrain.
[16] Il y a quelques années, dans une commune qui touche à Chavagnes, la mare qui servait d'abreuvoir aux bestiaux d'une métairie tarit subitement. On reconnut que l'eau de cette mare s'était écoulée dans un souterrain qui passait en cet endroit, et dont la voûte avait crevé.
[17] A défaut d'une expression propre, je me sers du mot planche, pour désigner ces sortes de sillons très larges et très bombés employés principalement dans les pays où les terres sont très-fortes, parce qu'ils leur permettent de s'égoutter plus facilement.
[18] Il devait entrer de la chaux presque vive dans ce ciment, car un petit morceau en ayant été conservé, s'est trouvé effrité au bout de quelques mois, comme le ferait de la chaux vive pure.
[19] Biographie universelle. - Dictionnaire des Arts de Watelet, etc.
[20] La commune possède les registres de l'état civil depuis 1596.
[21] "Notice sur le patois vendéen". - Mémoires de l'Académie celtique, t. 3. - Mémoires sur le patois vendéen. - Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. 1.
[22] "Notice sur quelques fêtes, etc., du département des Deux-$èvres". - Mémoire de la Société des Antiquaires de France, t. 4.
[23] "Notes sur les usages et traditions du Poitou", id., id., t. 8.
[24] Mémoires de l'Académie celtique, t. 1.
[25] Cette propriété que possède le jonc d'être sonore n'est pas seulement utilisée dans la Vendée. En Italie, les pâtres des marais Pontins, pour s'appeler entre eux et pour faire venir les bufflonnes qu'ils veulent traire, se servent également de joncs dont ils tirent une espèce de sifflement en les faisant glisser entre leurs doigts serrés. Je tiens ce fait de M. Thiébaut de Berneaud, bibliothécaire à la bibliothèque Mazarine, qui a pareillement vu employer le même procédé dans les marais de la Toscane, surtout aux environs de Campiglia.
[26] A l'entrée du Pont-Legé, village dépendant de la commune de la Boissière, mais qui touche Chavagnes, il existe au bord du chemin une grande pierre sur laquelle toutes les mariées du village doivent déjeuner en revenant de la cérémonie. Aucune ne manque de se conformer à cet usage ; la pierre est même connue dans le pays sous le nom de Pierre de la mariée. On ne raconte rien sur 1'origine de cet usage.
[27] Voir la musique en annexe.
[28] Les troisième et quatrième vers de ce couplet et des suivants se chantent en répétant l'air des deux premiers.
[29] Variante : Qu'o fâaut pre se nourri,
Traveiller et souffri.
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