1794 à Clisson : les prémices d'un monde nouveau !
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P a g e e n C o n s t r u c t i o n
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En 2013, M. Jean-Clément Martin1, professeur d'histoire parisien à la retraite, a fait paraître : "Un détail inutile ? Le dossier des peaux tannées : Vendée, 1794". Des actes qui, comme de nombreux autres, furent commis par les troupes révolutionnaires en Vendée entre 1793 et 1796, mais qui devait être tenus jusqu’à il y a peu, comme étant des inventions d’antirévolutionnaires. Cependant et preuves administratives à l’appui, Monsieur Martin démontre dans ce livre que ces "rumeurs" ont bien été des réalités : c’est par dizaines que des peaux d’insurgés vendéens ou assimilés faits prisonniers furent tannées en décembre 1793 aux Ponts-de-Cé.
Ces actions banalement pratiquées par les troupes envoyées par le pouvoir de l’époque afin de détruire la Vendée et d’anéantir ses habitants, ne furent pas les seules atrocités dont furent victimes les populations locales. Ainsi Jean-Clément Martin évoque les chapelets d’oreilles coupées, les enfants promenés embrochés à la pointe des baïonnettes, les noyades collectives dans la Loire, les enfumades promises à de l’avenir quelques décennies plus tard, etc.2
A cette époque Clisson n’a pas échappé aux ravages des révolutionnaires et à leurs conséquences tant humaines que matérielles...
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"Souvenirs de la comtesse de La Bouëre, la Guerre de la Vendée, 1793-1796"3
Antoinette-Charlotte Le Duc, naquit en 1770 à la Fère (actuel département de l'Aisne). Elle se maria en 1789 avec Armand-Modeste Gazeau de La Bouëre (1765-1847) et vint vivre au château de la Bouëre, à Jallais (actuel département du Maine-et-Loire). Lorsque la guerre de Vendée débuta en mars 1793, son époux le comte de La Bouëre devint un des officiers de l'armée d'Anjou, mais il ne passa pas outre-Loire en octobre 1793 et combattit dans les Mauges jusqu'en 1795. La comtesse mourut en 1867, à Jallais, laissant des notes que sa belle-fille rassembla et fit publier en 1890.
Ce qui suit est extrait du chapitre VII, "les Victimes" de ces "Souvenirs". Il porte sur une rencontre faite en mai 1829 à la Flèche par la Comtesse de La Bouëre avec un ancien soldat des armées républicaines, qui lui raconta quelques-unes de ses actions durant la Guerre de Vendée, et plus particulièrement certaines de celles-ci durant l'hiver de 1794 à Clisson...
En passant à la Flèche, au mois de mai 1829, au lieu d'entrer dans la maison où s'arrêtent les diligences, je continuai de marcher dans la direction de la route qui conduit à Angers, désirant avoir quelques renseignements sur l'affaire qui se passa à la Flèche, lorsque les Vendéens, repoussés d'Angers, se dirigeaient sur le Mans.
Je cherchais des yeux si je ne verrais pas quelques vieilles figures qui auraient pu être témoins des événements de ces temps malheureux, lorsqu'à ma gauche j'aperçus un homme d'environ soixante-sept à soixante-dix ans, d'une haute stature, encore fort droit et robuste, ayant quelque chose de militaire ; j'eus l'idée qu'il pourrait être un témoin de cette époque.
Je m'arrête devant lui :
"– Monsieur, lui dis-je, dites-moi, je vous prie, si par hasard vous étiez dans cette ville quand les Vendéens s'en emparèrent, en 1793 ? J'aime à écouter ce qui s'est passé alors.
– Vous ne pouviez mieux vous adresser, madame ; j'ai servi, et assisté à beaucoup de combats de ce temps-là. Je servais les généraux Kléber, Beysser, Canclaux, Duquesnoy, Turreau, Cordellier, etc."
Je lui fis quelques questions auxquelles il répondit à peu près ce que je vais rapporter.
..... Il était à Clisson..... Sur la question des brigands entassés dans le puits de Clisson, il me l'affirma, ajoutant que toutes les personnes trouvées dans les bâtiments avaient été sabrées et jetées dans ce puits.
"– J'en ai sabré pour ma part au moins deux cents, dit-il ; j'étais encouragé par Carrier, qui assistait à cette exécution, et qui excitait les soldats à n'épargner personne."
Cet homme féroce, dont je n'ai pu retenir les expressions horribles, racontait cette scène de carnage avec une satisfaction infernale ; il ajouta
"qu'après avoir précipité ces brigands dans ce puits, lui et ses camarades avaient jeté dessus des bourrées, des fagots et des planches, afin que ceux qui n'étaient pas encore tout à fait morts ne pussent s'échapper. – On entendait, disait- il, des cris et des gémissements sourds et étouffés."
Selon lui, ces infortunés étaient au nombre de plus de trois cents !
Je frémissais de me trouver en face d'un de ces monstres, que l'on n'aurait pas rencontré sans courir le danger de périr de ses mains. Cependant, l'idée de pouvoir regarder sans péril un soldat de l'armée infernale me semblait bizarre, et j'étais comme quelqu'un qui a évité de tomber dans un précipice et qui en mesure la profondeur..... Malgré l'effroi involontaire que me causaient ses paroles, je me raidissais contre cette impression, par la singularité de me trouver près d'un homme si redoutable sans que j'eusse rien à craindre ; tels ces enfants timides qui se plaisent à regarder des tigres et des hyènes, parce qu'ils en sont séparés par une grille.
Je voulus pousser l'aventure plus loin, afin de lire davantage dans l'âme de ce cannibale, puisqu'il se faisait un plaisir d'en dérouler le tableau, et se complaisait avec un sang-froid féroce à rapporter tous les détails de ses affreux forfaits. Je lui renouvelai mes questions, et j'eus bientôt la certitude que cet ennemi désarmé était encore prêt à saisir son poignard et sa baïonnette, s'il le pouvait faire avec impunité, ce qui explique comment il parlait de ce passé sans remords.
"– Je n'épargnai personne dans la Vendée, ajouta-il, cela m'était commandé."
Sur la demande qu'il devait éprouver un sentiment pénible et de pitié pour ceux qu'il rencontrait :
"– Cela m'était égal ; je recommencerais encore si cela revenait : il nous était défendu d'user de la poudre. Aussi, nous ne nous donnions pas la peine de les fusiller. Ah ! je bûchais bien ! Aussi, on m'appelait le boucher de la Vendée. C'est pour cela qu'on avait voulu me nommer bourreau ; mais les préparatifs de la guillotine ne me convenaient pas : c'est trop long et trop ennuyeux. C'est surtout pour les femmes et les enfants que je travaillais bien, quand nous les trouvions dans les maisons, ou cachés ! Quant aux petits enfants, nous les portions au bout de nos baïonnettes, en criant : Vive la République !"
Il a ajouté que la scène du puits de Clisson s'est encore renouvelée dans celui de Montaigu, le 30 mars, et qu'on y avait enfoui cinq cents personnes ..... Ce monstre à figure humaine me donnait froidement tous ces détails et d'autres que je n'ai pas retenus. J'en frémis encore en me les rappelant; et si, aussitôt que je me suis retrouvée dans la diligence, je n'en avais tenu des notes, je ne me serais pas crue moi-même .....
Il faut pourtant que je termine cette tâche pénible. Il serait à désirer que ces tableaux effroyables servissent d'exemple pour exécrer un parti capable de produire des êtres si coupables !
A mesure que ce méchant homme voyait le sentiment d'horreur qu'il me faisait éprouver, il semblait renchérir pour l'augmenter, en me racontant de nouvelles prouesses de son génie diabolique. Il se vanta "d'avoir écorché des brigands pour en faire tanner la peau à Nantes ..... "
Pendant ce colloque, un homme de moyenne taille, d'environ trente ans, qui avait l'air d'un ouvrier maçon ou de quelque autre métier, s'approcha de nous pour l'écouter, comme étant de sa connaissance. Le vieux soldat l'interpella ; après avoir dit qu'il avait apporté et vendu douze de ces pantalons en peau humaine à la Flèche, pour lui nommer deux individus de sa connaissance qui en avaient acheté : l'un était mort, et l'autre encore vivant s'en était vêtu le jour de Pâques.
"– Comment, m'écriai-je, ce jour-là précisément ? Oh ! mon Dieu! A-t-il été à l'église avec cet abominable vêtement ? ....
– Oh ! me répondit cet homme odieux, d'un air ironique, est-ce que nous allons à l'église, nous ? Nous n'entendons jamais la messe."
J'éprouvai une sorte de soulagement ; c'était une profanation de moins.
"– Malheureux ! lui dis-je, vous n'éprouvez donc pas de regrets, de remords ? Après avoir sacrifié tant de victimes ..... , elles ne se dressent pas devant vous dans votre sommeil, dans vos songes ? ..... Vous devez pourtant ressentir des regrets de tant de sang répandu, de tant de crimes. Il me semble que, lorsque vous êtes seul, vous devez d'avance éprouver les tourments de l'enfer ? .....
– Je n'y songe pas, me répliqua- t- il .....", puis il s'éloigna un peu.
Pendant ce temps-là, l'homme qui était venu se joindre à cette conversation, ou du moins l'écouter, car il n'avait rien dit jusqu'à ce moment que des oui ou des non (j'ai su peu après que c'était lui qui louait une chambre au soldat de l'armée infernale ; voilà pourquoi sa présence ne l'avait point dérangé), quand, dis-je, le soldat fut assez loin de nous pour ne pas entendre , cet artisan me dit :
"– Oh ! madame, il parle trop de tout cela pour qu'il n'en soit pas occupé sans cesse ; il raconte toujours ces horribles choses qui épouvantent ma femme ..... Oh ! madame, il ne vous a pas dit tout ! .....
– Comment, grand Dieu ! que peut-il donc avoir fait de plus horrible ?
– Il ne vous a pas parlé des femmes qu'il faisait fondre ? ....."
Je ne comprenais pas ce que cela voulait dire, croyant ne pouvoir rien apprendre de plus pour être persuadée de l'atrocité et de la cruauté de cet homme... quand il se rapprocha de nous. Interpellé par son propriétaire d'expliquer son trafic de femmes fondues, ce cannibale, sans se faire prier, dit "que le 6 avril 1794, il avait fait fondre cent cinquante femmes" (il y a à croire que ce fanfaron de crimes les exagère) pour avoir leur graisse.
"– Deux de mes camarades étaient avec moi pour cette affaire. J'en envoyai dix barils à Nantes ; c'était comme de la graisse de momie : elle servait pour les hôpitaux. Nous avons fait cette opération, ajouta-t-il, à Clisson, vis-à-vis du château et près de la grenouillère."
Je ne me rappelle pas lui avoir demandé ce que c'était que cette grenouillère, si c'était une auberge portant ce nom, ou de la rivière dont il voulait parler .....
Au reste, je puis, malgré la promptitude avec laquelle j'ai pris des notes, faire quelques erreurs, particulièrement dans les dates que je m'étais étudiée à bien retenir, mais, qui ont pu faire confusion dans ma mémoire, malgré l'effort que j'ai fait pour retenir tout ce qu'il me disait.
C'est cet effort de mémoire qui m'a fait oublier de demander à cet homme comment il s'appelait.
Il entreprit ensuite de m'expliquer comment il faisait cette horrible opération.
"– Nous faisions des trous en terre, dit-il, pour placer des chaudières afin de recevoir ce qui tombait ; nous avions mis des barres de fer dessus, et puis les femmes dessus ..... , puis au-dessus encore était le feu.
– Vous voulez dire dessous ? dit l'artisan.
– Non, répondit ce tigre, cela n'aurait pas bien fait ; le feu était dessus .....
– Êtes-vous marié ? lui demandai-je.
– Oh ! non, non, dit-il ; à cause de tout cela, est-ce que j'aurais trouvé une femme ?"
Je fus bien aise de cet aveu à l'avantage de notre sexe.
"– Et si vous deveniez infirme ?
– J'irais à l'hôpital."
Il a convenu avoir beaucoup pillé dans la Vendée ; il envoyait son argent à mesure à Nantes, on lui achetait des biens nationaux.
Je dis à ce buveur de sang qu'étant riche d'un bien mal acquis, il devrait tâcher de réparer une partie de tout le mal qu'il avait commis, en faisant de grandes charités.
"– Je n'y pense pas ; si cela revenait, je recommencerais encore. J'étais si bien connu pour bien travailler et comme boucher de la Vendée, que Carrier m'avait trouvé digne de figurer dans la compagnie de Marat qui servait à faire les noyades. Il nous avait donné deux poignards ou stylets que nous portions toujours à notre ceinture. Je les ai encore, et je m'en servirais si cela recommençait."
Il dit avoir été blessé douze fois ; enfin, il a raconté tant de choses que j'en ai oublié une partie, malgré l'attention que je mettais à tout retenir.
Je crois qu'il a de l'argent placé et qu'il paye largement les gens chez qui il loge, car ils lui croient dix mille francs de rente. C'est peut- être exagéré ; toujours est-il que c'est sur la forte somme qu'il leur donne pour son logement qu'ils le supposent aussi riche.
Ces gens-là n'ont pas l'air de l'aimer ni de l'estimer ; il n'y a donc que l'argent qu'ils en reçoivent qui peut les avoir engagés à le garder chez eux. Malgré son argent, il n'a personne pour le servir et va manger dans des pensions ; s'il était malade, il se mettrait à l'hôpital.
Si je n'avais mis en note, aussitôt que je l'ai eu quitté, tout ce que cet homme m'a dit, je n'aurais osé le faire plus tard, je croirais avoir rêvé de telles horreurs ..... Cet homme avait- il bien sa raison, ou ne l'avait- il pas ? ...
Depuis, je me suis informée à des personnes qui ont habité ou qui habitent encore la Flèche, cet homme n'y est point connu. Je l'ai rencontré dans la rue qui mène au cimetière de cette ville ; il était dans un petit enfoncement que forment les maisons à gauche.
Je suis fâchée d'avoir oublié de lui demander son nom et son pays Je voudrais savoir que cet homme n'est pas Français !

Le puits du château de Clisson avec la plaque rappelant l’exhumation en février 1961
des 18 squelettes de ceux qui y avaient été jetés le 8 février 1794 :
Julien Brochard, de la Bourdonnière ;
la femme Crabit, de Saint-Jacques, et ses trois filles (Perrine, Jeanne et A...) ;
Françoise Gaudin et ses trois filles (Françoise, Victoire et Marie) ;
Branger, cordonnier à Saint-Jacques, sa femme et leurs deux enfants (Jeanne et ? ) ;
la femme Robert, de la Madeleine ; la femme Judex, aussi de la Madeleine, et sa sœur ;
Jean Douillard de Saint-Lumine, et François Vinet, 40 ans, de Saint-Hilaire-du-Bois.
Vers 1830 ce puits fut comblé, et on y planta un épicéa.
(photos de Michel Vincendeau, 2001)
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Destructions de Clisson au cours des années 1793 et 1794
Comme la quasi totalité de la région, Clisson et ses faubourgs furent détruits par les troupes républicaines durant la Révolution.
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Sur le cadastre de 1809 de Clisson...
en pourcentage, les bâtiments reconstruits depuis 1796 d’après
"l’Etat des maisons détruites à Clisson pendant la guerre de la Vendée", 181215
et d'après son interprétation en 1990 par Anne Duflos16
(environ 1115 x 825 mètres).
Localisation du "grenouiller" cité dans les "Souvenirs de la comtesse de La Bouëre".
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Notes et références
1 Quasi octogénaire en 2026, cet ancien professeur d'histoire est connu pour s'être fait un fond de commerce de la Guerre de Vendée, comme le montrent les dizaines de livres et d'articles qu'il a publiés années après année sur ce sujet. Il est aussi connu comme étant un admirateur inconditionnel de Robespierre.
En dépit des intentions et ordres de la Convention ou de ses Comités visant à anéantir la population vendéenne, il souligne qu'on ne peut pas considérer que cela ait alors constitué un "génocide", puisque la notion de "génocide" n'a été définie juridiquement qu'en 1948, et qu'elle ne peut donc être utilisée, dit-il, que pour qualifier des événements postérieurs à cette date (tels qu'au Cambodge, au Rwanda, etc.). En conséquence pour la Vendée de 1793-1796, on ne peut parler, selon lui, que de "crimes de guerre" ou de simples "crimes contre l'humanité" de même que cent cinquante ans plus tard on ne fera appel qu’à ces mêmes chefs d'accusation au procès de Nuremberg, sans y utiliser celui de "génocide".
En 1983, il a été commissaire de l'exposition temporaire sur les guerres de Vendée tenue au Puy du Fou.
2 Cependant, quand à la même époque Turreau demanda au chimiste Fourcroy "un gaz capable de tuer en une seule fois quelques centaines de Vendéens enfermés dans un lieu clos, comme une église", celui-ci dit que ce gaz n’existait pas. Les tentatives qu’il avait fait faire sur des moutons dans les prairies des Baumettes à Angers s’étant soldées par des échecs : ceux qui en avaient eu la charge s’étant contentés de les effectuer en plein air.
3 La Bouëre (Antoinette-Charlotte, comtesse de), Souvenirs de la comtesse de La Bouëre : La Guerre de Vendée 1793-1796, Paris, 1890, 363 p. (extrait des pages 306 à 315).
15 Etat des maisons détruites à Clisson pendant la guerre de la Vendée (Arch. dép. de Loire Atlantique : 2 R 124), publié en 1912 par Paul de Berthou in Clisson et ses monuments, p. 453 à 462.
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